Voici un texte tiré
d'un livre de Micheline Descary : VOYAGE AU PAYS DE L'ÂME,
qui est la présentation d'un travail réalisé par une
stagiaire en milieu scolaire. Ce travail a été produit dans
le cadre d'un cours de " Relation d'aide dans l'enseignement ". Voici le
texte :
Cette résolution
de problème se fera ici en posant l'hypothèse que j'enseigne
et que j'ai dans ma classe, une élève, Line, qui est négligée
à la maison. Line vit avec son père et ses trois frères
aînés âgés de douze, onze et huit ans. Ses parents
se sont séparés alors qu'elle n'avait que six ans. C'est
sont père qui a obtenu la garde des enfants.
Suite au divorce, son père, qui
aime toujours sa femme, s'est mis à boire. La douleur et surtout
la lourdeur de la tâche l'ont complètement abattu. Par conséquent,
parce qu'il avait la responsabilité des enfants, il a dû prendre
les bouchées doubles et travailler fort. L'électricité,
son métier, n'étant pas assez pour subvenir aux besoins de
sa famille, il a dû être simultanément chauffeur de
taxi, plombier, menuisier et fleuriste. Il était même plombier
volontaire. Pas besoin de préciser qu'il était rarement à
la maison, et donc, lorsqu'il y était, ce n'était certainement
pas pour faire des activités avec ses enfants. Il devait plutôt
se transformer en cuisinière, couturière et blanchisseuse
: plutôt difficile pour un macho de son acabit et de sa génération.
Cependant, après avoir laissé
seuls les deux plus jeunes pendant plus d'un ans et demi, il a tôt
fait de comprendre que la situation était insoutenable et il prend
la décision de les envoyer dans des pensionnats, les deux plus vieux
y étant déjà. L'été, c'était
les camps de vacances.
Les conséquences : Line ne conçoit
pas que son père ne soit jamais là pour s'occuper d'eux.
Évidemment, elle doit dès lors, apprendre à s'habiller,
se laver, se nourrir et se coucher seule, car le soir, son père
allait noyer sa peine avec sa bière quotidienne à la brasserie,
pour n'en revenir qu'à minuit. Pas très sécuritaire...
les accidents arrivent si vite.
Souvent, le matin, elle allait à
l'école mal vêtue ou de façon peu adéquate.
(Robe légère en hiver, sans pantalon pour ptotéger
ses jambes du froid.) La pire conséquence cependant, demeure toujours
le manque d'amour qui se développe en manque de confiance en elle,
insécurité, gêne, embarras et timidité, face
aux autres élèves. Elle a très peu d'amis et elle
s'isole volontairement pour éviter que l'on se moque d'elle et qu'on
la pointe du doigt. Insécurité chronique. Elle n'avait pas
le sentiment d'être aimée, choyée comme les autres
fillettes de son âge.
Son père ne s'occupait pas de ses
devoirs, il n'allait pas souvent à l'école, et surtout, il
a oublié de se présenter à sa profession de foi :
c'est la soeur directrice qui a dû apporter son cierge.
La négligence dont Line est victime
se situe particulièrement au niveau affectif. Carence d'affection,
de compréhension... Son père était à un tel
point absorbé par sa propre souffrance, qu'il ne voyait pas la détresse
de sa fille.
Il est très difficile pour un professeur
d'aller chercher toutes ces informations. Line était débrouillarde,
elle n'avait pas l'air si négligée. Elle avait des notes
moyennes honorables, était gentille, calme respectueuse, sage comme
une image. Une vraie enfant modèle qui cachait tout cela !
Il y aurait pourtant eu des solutions.
La mère d'une fillette de sa classe aurait pu lui faire faire ses
devoirs en même temps que sa fille, Sa marraine ou sa grand-mère
aurait pu lui montrer ce qu'il fallait faire en revenant de l'école
et surtout lui démontrer beaucoup d'amour. L'association des Grand
Frères et Grandes Soeurs aurait pu être d'un grand secours.
Une amie de la famille aurait pu la prendre " sous son aile " comme tutrice
pour pallier au manque maternel de Line, sa mère habitant une région
éloignée. L'institutrice aurait pu la garder après
l'école pour lui faire faire ses devoirs et lui donner de l'attention.
Line n'est nulle autre que moi-même.
J'ai terriblement souffert à faire ce travail et à ne dire
que les faits. (J'ai vidé la presque totalité de ma boîte
de mouchoirs.) Raconter les faits m'a ouvert les yeux sur la souffrance
des autres membres de la famille et la réalité de la situation.
Si j'ai eu beaucoup de difficulté à être objective,
j'y suis tout de même parvenue et j'ai appris à voir pourquoi
la situation s'est envenimée pour se transformer en ce qu'elle est
aujourd'hui.
Ce travail va donc m'aider considérablement
à être objective dans ma classe avec mes élèves,
à considérer les sentiments de l'élève et ceux
des parents qui, eux aussi, vivent souvent quelque chose de difficile.
Pour régler et accepter intérieurement
tous les problèmes de ma jeunesse, c'est plus facile de procéder
par focalisation de situations. Ici, il n'a pas été question
que de négligence affective parce que mon père était
un forcené du travail, " workaholic " . J'aurais pu choisir l'inceste,
qui a peut-être été causé parce que j'étais
la seule fille, donc la dame de la maison, et qui plus est, je suis
la copie conforme physiquement de ce que ma mère était jadis.
Toutes les fois que mon père m'agressait, il était ivre.
Ce n'est évidemment pas une excuse, mais je suppose que c'était
assez pour lui brouiller les esprits.
Si j'avais eu une " Grande Soeur
", je n'aurais pas eu à subir la condescendance de mes tantes
et de la parenté au grand complet. On nous a aidés parce
qu'on faisait " ben pitié ", mais en même temps ça
ne les touchait pas tellement. On ne s'imagine pas un seul instant qu'on
souffre beaucoup plus de la pitié et de la charité que de
la faim et du froid ! Ce qu'on veut, c'est de l'amour !!!
Il n'y a rien de pire pour l'orgueil que
de posséder " la belle rode de sa cousine qu'elle aimait tant !
" Je l'aurais troquée pour n'importe quelle paire de jeans trouée.
C'est souvent bien pire que de recevoir une paire de gifle. Il n'y a rien
qui t'appartient, c'est toujours le vieux truc de l'autre, tout le monde
le sait et le dit ouvertement : rien de mieux pour se sentir empruntée
!
Aujourd'hui, cependant, je comprends que
toutes ces personnes bien intentionnées ont fait beaucoup
pour nous. Elles se sont beaucoup inquiétées de notre sort,
elles ont fait tout ce qu'elles croyaient être le mieux pour nous
venir en aide. Je les remercie, tout en espérant avoir davantage
de succès qu'elles, pour éviter de faire souffir ceux qui
souffrent déjà tant ! Tout ce qui leur reste, peu importe
leur âge, c'est la fierté et l'amour-propre.